mardi 1 mars 2016

Attraper un train à Bangkok

Ouf! Je suis dans le train, bien assise sur mon siège. Pourtant, j'ai bien failli ne pas y être. J'ai les yeux secs et le coeur qui bat encore un peu la chamade. Je pousse de longs soupirs satisfaisants, déroulant peu à peu la boule de stress qui loge encore au creux de mon ventre. Pour une première expérience des déplacements en Thaïlande, c'en fut toute une!

Pourtant, la journée allait très bien. J'ai passé l'après-midi au parc Lumphini, à profiter de cet oasis de paix en plein coeur de la bruyante Bangkok, un repos auditif bien mérité après m'être baladé à travers la ville pendant 3 jours, défiant avec succès les carrefours achalandés et les voitures qui ici, ont toujours priorité sur les piétons. Je me sentais calme, reposée, tranquille et j'avais hâte de vivre l'expérience du train de nuit (en couchette) vers Chiang Mai. Revenue à l'auberge pour récupérer mon sac, voyant que j'avais encore un peu de temps devant moi avant de devoir partir à la gare, je me suis attelée à un mot croisé.

Un peu trop calme peut-être, je réalise soudainement que je dois partir rapido pronto si je ne veux pas manquer mon train! J'emballe donc rapidement mes trucs et hêle un taxi. Mais voilà qu'après quelques minutes de route, je me rends compte que j'ai oublié mon téléphone à l'auberge! Merde! « I need to go back! », dis-je au chauffeur.

Go back?
Yes, I forgot something important.
Go back... Hahaha. Il rit et continue son chemin.
- Sir, we have to go back now. Go back!
Go back, ok.

Et il tourne de bord. Je stresse un peu, mais j'essaie de rester calme. Avec un peu de chance, c'est encore possible. Tout à coup, je ne reconnais plus les rues empruntées par la voiture et je me rends compte que nous sommes en train de traverser le pont vers l'autre côté du grand canal!

- Where are we going?
- Go back.
No, we need to go to Samsen road. (c'est la rue où il m'a prise)
- Samsen road? Why? You said Go back.

Bref, il a compris autre chose, je ne saurai jamais quoi et il était en train de me transporter vers la banlieue et c'était maintenant certain que j'avais manqué mon train. En plus, il était mort de rire le petit tannant! J'ai dû insister encore, il a finalement tourné de bord de nouveau, sans arrêter son compteur bien sûr. Quand nous sommes arrivés à destination, j'ai bien tenté de lui faire comprendre que je ne voulais pas payer toute la somme, mais avec son bien piètre anglais (j'en avais eu la preuve), c'était peine perdue. Je lui ai donc enfoncé un billet de 100 baht (4$, pas trop mal quand même) dans les mains et je suis sortie sans demander mon reste.

Lorsque je suis arrivée à l'auberge, j'ai expliqué ma mésaventure à la jeune fille qui travaille à la réception. Je lui ai demandé d'appeler à la gare pour voir s'il était possible de transférer mon billet au lendemain, ou mieux encore, au prochain train qui partait dans quelques heures. En raccrochant, elle m'explique que c'est impossible de changer un billet moins d'une heure avant le départ. J'avais remarqué au cours des derniers jours qu'elle était très peu dégourdie et je lui ai demandé si elle avait expliqué la situation. Son collègue est arrivé sur le fait et avec son excellent anglais m'a expliqué qu'on ne pouvait rien faire puisque les trains étaient gérés par l'État.

Je voyais donc toute la chaîne de conséquences financières à ce stupide malentendu : la perte de mon billet (800 baht) plus le coût d'un nouveau le lendemain, le taxi pour me rendre à la gare demain (60-70 baht), la location d'un lit à Bangkok ce soir (840 baht) et la perte de ma réservation à l'auberge de Chang Mai (300 baht), en plus du 100 baht que je venais de dépenser pour un charmant tour de taxi en banlieue. J'ai insisté auprès de l'employé, je lui ai demandé de rappeler et d'expliquer la situation, ce qu'il a fait.

Finalement, une solution est proposée : le train doit s'arrêter à une autre gare dans 20 minutes. Il est encore possible de m'y rendre, mais seulement en moto-taxi et sans perdre une seconde. Le gars m'accompagne donc là où se trouve le moto-taxi et explique la situation au chauffeur. Je ne comprends pas ce qu'ils se disent, mais je vois que ce dernier hésite et que mon ami insiste. Le chauffeur finit par accepter et je me demande « est-ce réellement possible si nous roulons à une vitesse qui demeure sécuritaire? ». On me rassure, sans que j'y croie vraiment. De toute façon, je n'ai pas le choix.

Moi qui ne voulait pas faire de moto en Thaïlande, me voilà bien servie. On zizague entre les voitures, les autres motos et les bus. On frôle les camions de vidange et on brûle même quelques feux rouges. À un moment, j'entends le chauffeur faire « Oufff! » après que l'on ait traversé une intersection. J'ai un peu peur mais je serre les dents et j'essaie de profiter de l'expérience, après tout je n'ai plus le choix.

Après un virage (assez serré), on longe la voie ferrée. Le chauffeur me pointe mon train qui y roule, puis la gare à environ 1 km. Le chauffeur accélère (alors que je trouvais déjà que nous allions bien assez vite) et on réussit à arriver à la gare, sain et sauf et surtout (!), avant le train. Le chauffeur est tout heureux, je lui lance des bravos! et des kop khoun kha (merci), je lui donne le 100 baht convenu et je cours sur le quai alors que le train entre en gare. Un gentil controleur vérifie mon billet et m'annonce que ce n'est pas le bon train, mais le prochain. Bah! Je peux bien attendre un peu, après tout, c'est mieux que de manquer le train!

Tout est bien qui finit bien et, en plus, ça fait une belle histoire pour reprendre l'écriture du blog. Comme j'ai eu la brillante idée d'amener une bière de route, je compte bien en profiter pas plus tard que maintenant. Elle sera bien bonne. Santé!

Photo prise sur les internets

mardi 22 décembre 2015

Petit guide animé du thé à la menthe

Le thé à la menthe est sans contredit la boisson nationale du Maroc. Symbole par excellence de l'hospitalité et de l'amitié, c'est aussi le breuvage idéal pour accompagner tout repas. Au Maroc, l'alcool se fait rare mais ce n'est pas grave, il y a le thé à la menthe! Il est idéal pour tout : au réveil, pour accompagner la tajine, pour recevoir les amis (ou les clients dans ta boutique) ou encore pour relaxer avant le coucher (inimaginable pour une insomniaque comme moi).

Vu l'importance culturelle de ce délicieux breuvage, on ne peut le servir n'importe comment! Le protocole est très important et, heureusement, Aisha nous a bien enseigné comment faire.

Pour vous aider à avoir l'air d'un « vrai » la prochaine fois que vous passerez au Maroc, voici un petit guide illustré de l'art de servir le thé à la menthe!

1. Le thé devrait être servi ainsi (sinon, sauvez-vous à toutes jambes, vous êtes dans une place de touristes) : petite théière contenant les feuilles de thé sur lesquelles on a versé l'eau chaude, un verre contenant quelques feuilles de menthe et du sucre (2 ou 3 carrés normalement; Aisha avait depuis longtemps compris qu'on n'avait pas la dent trop sucrée et ne nous en plaçait plus qu'un dans notre plateau). Vous constaterez que la cuillère n'est pas nécessaire.


2. Placez la menthe dans la théière. Le verre désormais vide vous servira pour boire votre thé.


3. Placez le (ou les!) carrés de sucre dans la théière, puis fermez-en le couvercle.


4. Versez un premier verre de thé, du plus haut possible et sans en renverser une goutte.


5. Videz ce verre dans la théière (il faut mélanger le sucre).


6. Reversez un verre de la même façon que la première. Cela permet également de refroidir un peu le thé. De plus, la mousse qui se forme sur le dessus est délicieuse et vous permettra de jauger de la température de votre thé et d'éviter de vous brûler.



7. Recommencez, une dernière fois; videz et reversez à nouveau. Trois fois au total.

 


8. Dégustez!


Bismilah!

jeudi 17 décembre 2015

Ma médina - 2e partie


En revenant sur mes pas, puis en traversant la rue principale, je m'engage dans le souk artisanal ou, si on préfère, le coin des touristes. Dans cette partie de la médina, le parfait touriste pourra se procurer la maroquinerie (accessoires en cuir), la tisserie, les coffres en bois de thuya, les bijoux berbères, des vêtements, etc.





Je n'aime pas tellement me promener dans cette section de la médina car on s'y fait constamment solliciter.

- Hello, bonjour. (avec un beau sourire)
- Bonjour (je réponds avec sincérité, mais me voilà prise au piège)
- Française?
- Non :)
- English?
- Québec!
- Aah! Canada (... hmmf!)
Pendant ce temps, j'essaie de continuer mon chemin... Mais ils n'abandonnent pas.

- Hé! Mademoiselle...
- Merci, bslamah!
- Hé! Venez voir ma boutique, juste pour le bonheur des yeux.
- ... Shokran
- Parlez arabe?
- Chwiya chwiya...
- Venez prendre le thé (on se crie maintenant par la tête puisque je tente toujours de m'éloigner). Revenez me voir plus tard! Hé!

Certains vont vous tendre la main en vous saluant, ce qui est difficile à ignorer. Une fois ma main dans la leur, ils la tiennent solidemment pendant qu'ils entamment la discussion, rendant la dérobade très difficile. Il faut donc beaucoup de patience pour demeurer polie et beaucoup d'imagination pour trouver les excuses adéquates pour qu'ils vous laissent filer. Et ça recommence quelques mètres plus loin avec un autre vendeur... Heureusement, après un mois à nous voir circuler dans la médina, ils commencent à reconnaître nos visages et à moins nous aborder.

Plusieurs salutations et refus plus tard, j'arrive au bout de la rue. Je longe le mur extérieur de la médina; j'entends le ressac de l'océan Atlantique de l'autre côté. Je sais que je me trouve maintenant dans le quartier juif, mais il n'y a pas vraiment de différence avec le reste de la médina. Je suis dans le souk des marchands de tapis, qui ont tous l'air bien défraichis. J'ose imaginer que ceux qui sont à vendre, dans la boutique, sont un peu plus frais et gardés à l'abri des rayons du soleil. C'est tranquille ici, on est en plein après-midi, c'est l'heure de la sieste...


Je finis par me retrouver sur la grande place Moulay Hassan, avec ses restaurants et ses terrasses, ses vendeurs de cartes postales ou de lunettes fumées de contrefaçon (« pas cher, seulement 1 million de dollars » - ils font tous la même blague). Parfois, on peut assister au spectacle d'un groupe de jeunes souiris, au costume fabriqué à la maison aux couleurs du drapeau, qui font moult acrobaties contre quelques dirhams. Tout au bout de la place, les remparts scellent la médina et me séparent d'un tout autre univers : le port.



Allons-y et profitons-en pour acheter de quoi faire un festin pour souper. Dès que je traverse les remparts, je suis submergée de nouvelles sensations. Le bleu du ciel et le bleu des chaloupes forment les trames d'un paysage achalandé : motos, touristes, pêcheurs au teint basané qui somnolent dans leurs barques ou qui rafistolent leurs filets, vendeurs et étals de poissons et profusion de chats et mouettes qui ont flairé la bonne affaire. Le sol est recouvert d'un périlleux limon d'abats de poisson, d'eau souillée et d'huile de bateau. L'odeur est éloquente, les rayons du soleil convoitent les pupilles. J'ai rapidement compris que tous les vendeurs font les mêmes prix, inutile de m'aventurer plus loin et de risquer la culbute. Je m'arrête au premier étal et j'achète crevettes, calmars et dorade pour le souper. Je répète tous les prix en arabe; le vendeur est content. Il prépare mon calmar contre quelques dirhams.







Je reviens sur mes pas vers la médina et je m'arrête au comptoir de mon ami Mohamed. Aussi heureux qu'un marocain peut l'être, il me presse à la main un jus d'orange frais contre quelques dirhams. Je retourne vers la rue principale et je me retrouve sur une grande place aux allures coloniales, située tout près de l'Association Mogador-Essaouira, là où nous prenons nos cours d'arabe. Je reconnais les mendiants qui s'y trouvent. Il y a la vieille dame au dos tellement voûté que l'on pourrait remettre la théorie de la gravité en question s'il ne c'était de sa canne. Il y a cet homme qui vient se mettre devant vous, la main tendue et vous empêchant de continuer votre chemin. Il y a cet autre, avachi dans son chariot qui crie à longueur de journée « Allah! Allah! Allah! Allah!...» (lorsque je suis allée lui donner une pain, il est devenu complètement lucide, et d'un français pas trop mauvais, m'a demandé si je faisais de la gymnastique...!). Il y a ce mignon petit homme berbère avec sa djabellah grise, il ne fait rien sinon nous demander l'aumône en berbère. Lorsque je lui tends une clémentine, son visage s'illumine et il regarde ce simple don comme s'il était d'or. Ces pauvres gens, et bien d'autres que j'oublie, me rappellent à tous les jours comment la sécurité sociale est précieuse. Ici, l'emploi est difficile à trouver et un simple handicap peut vous mettre sur la paille. J'ai vu des gens ramper dans la rue, n'ayant d'autres moyens de locomotion que leurs bras et sans les moyens de se payer une chaise roulante ou des béquilles. Mon coeur se serre puis le sentiment de lâcheté me prend les trippes lorsque je réalise qu'il m'est plus facile de regarder ailleurs et de continuer mon chemin. Elle est bien belle, ma médina, mais la vie des gens qui y habitent ne l'est pas autant.

Un peu plus loin sur le chemin du retour, je salue mon ami de la pâtisserie Lajeunesse, là où je vais déjeuner à tous les matins. Avec l'invariable café au lait (nss-nss, ou moitié-moitié), j'ai le choix entre la baguette à la Petite vache qui rit, l'omelette au fromage rouge (fromage edam, dont la meule est entourée de cire rouge à la façon d'un Babybel) ou la chocolatine. Le tout pour moins de 1$, et c'est le café qui coûte cher. Je continue mon chemin car j'ai des fruits de mer à mettre au frigo, quoi qu'ils ont déjà passé une bonne partie de la journée au soleil...

Avant de m'engager dans la petite ruelle de l'auberge, je jette un coup d'oeil à ma médina. J'essaie de graver ses couleurs, ses visages, ses odeurs et ses sons dans ma mémoire. Je sais que mon passage ici est important, mais je ne sais pas encore pourquoi.


vendredi 11 décembre 2015

Survivre, ou voir sa maison détruite

Publié le 11 décembre 2015 dans La Riposte vol. 36 no 8.


Après l’annexion illégale de Jérusalem-Est, Israël modifie le zonage de la ville et un maigre 13 % est conservé pour le développement de la communauté palestinienne. Sur ces 9,2 km², s’entassent donc 230 000 Palestiniennes et Palestiniens dans des quartiers étouffés par les colonies israéliennes qui poussent tout autour. Ceux qui désirent rénover, agrandir ou construire leur maison doivent faire une demande de permis de construction auprès des autorités israéliennes. Pour l’obtenir, il n’y a qu’à entreprendre ce « processus démocratique et ouvert à tous les citoyens de la ville » et s’assurer de remplir les conditions, dont en voici quelques exemples :

- Prouver que l’on possède le terrain pour lequel le permis est demandé. 
Depuis 1967, l’enregistrement de terres est interdit pour les Palestiniennes et Palestiniens.

- La construction de la maison ne doit pas faire augmenter la densité du patrimoine bâti au-delà d’une certaine limite. 
Les quartiers palestiniens dépassent presque tous déjà cette limite.

 - Le terrain pour lequel le permis est demandé doit être inscrit au registre des biens immobiliers de la Ville. 
Seulement 3 % de la superficie des quartiers palestiniens de Jérusalem est inscrite à ce registre.

- Les infrastructures municipales doivent être adéquates sur le terrain pour lequel le permis est demandé. 
Les infrastructures et services municipaux, pour lesquels les Palestiniennes et Palestiniens paient des taxes, sont peu entretenus ou fournis. Ceci sous prétexte que ces quartiers sont trop dangereux pour les employés municipaux.

- Payer les frais.
L’ensemble des coûts associés à l’obtention d’un permis de construction pour un bâtiment de 200 m² peut atteindre 38 000 $ (1) , coût exorbitant pour les Palestiniens jérusalémites, dont 65 % vivent sous le seuil de la pauvreté. De plus, inutile pour eux d’espérer obtenir un prêt hypothécaire dans une banque israélienne.

Sans espoir de pouvoir obtenir le permis, les Palestiniennes et Palestiniens se voient donc dans l’obligation de construire illégalement leurs maisons. En conséquence, 40 % des bâtiments de Jérusalem-Est ont été construits sans permis et risquent la démolition. Entre 1967 et 2009, Israël a démoli à Jérusalem-Est plus de 2 000 « structures » appartenant à des Palestiniennes et Palestiniens et, seulement en 2015, 450 démolitions ont déjà eu lieu (2) .

Maison démolie (et tempête de sable) dans le quartier Jabal al-Mukabbir.
Comme l’avis de démolition est délivré envers un bâtiment, et non pas une personne, l’inspecteur municipal n’a pas à le remettre en main propre au propriétaire; il peut être placé sous une roche sur le terrain, sur le rebord d’une fenêtre ou sur le pas de la porte. Parfois, les propriétaires apprennent qu’un avis de démolition a été émis pour leur maison lorsqu’arrivent les bulldozers. Ceux-ci pouvant n’arriver que plusieurs mois après l’émission de l’avis, les habitants de la maison vivent avec une épée de Damoclès audessus de la tête, ne sachant pas à quel moment la catastrophe surviendra.

Restes d'une maison détruite près du camp Shu'fat.
 La plupart du temps, les maisons sont démolies tôt le matin. Une dizaine de véhicules militaires encerclent la maison, laissant à peine dix minutes à ses habitants pour en sortir. Aussitôt qu’ils ont franchi le seuil de la porte, volontairement ou par la force, les bulldozers commencent le travail devant leurs yeux impuissants.

Cette maison, voisine de la maison démolie sur l'image précédente, fut
démolie avant même que ses propriétaires y aient emménagé.
Après la démolition, la famille recevra une amende pour avoir construit une maison sans permis de construction ainsi qu’une facture pour régler les frais de la démolition et du déplacement des troupes militaires, une dette qui peut prendre des années à rembourser. Parfois même, on exige des propriétaires qu’ils s’occupent eux-mêmes de la démolition de leur maison.

Sans maison et sans espoir de pouvoir obtenir un permis pour la reconstruire, la plupart des familles décideront de quitter Jérusalem, perdant du même coup leur statut de résident permanent . Qu’en répond Israël? Que les Palestiniennes et Palestiniens qui ont brisé la loi étaient au courant des conséquences. La réponse ne résiderait-elle pas plutôt dans cette politique municipale, adoptée en 1973, de maintenir un ratio démographique à 70 % d’Israéliens et 30 % de Palestiniens?

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(1) MARGALIT, M. 2007. No place like home : House demolitions in East Jerusalem. Israeli Committee Against House Demolition, 55 p. 

(2) Israeli Committee Against Home Demolitions. [En ligne], http://icahd.org/

samedi 5 décembre 2015

Ma médina - 1ère partie

Je sors à peine de l'auberge que s'offre à moi la première image de ma médina : les enfants qui jouent au ballon dans la rue. Ces enfants, on les entend jour et soir à travers les fenêtres sans vitre de l'auberge. Parfois, je discute un peu avec eux. Ils ont 8, 9, 10 ou 12 ans et n'aiment pas l'école (c'est difficile, disent-ils). Ce qu'ils aiment, c'est le foot et le basket.


Ce coin de ruelle, entre la fumée blanche des sardines qui grillent à la petite bicoque d'à côté et les touristes qui vont et viennent à l'auberge, c'est leur petit univers. Une cour de récré d'à peine 5m sur 8, où les rayons du soleil ne pénètrent jamais à cause de la hauteur des bâtiments autour, mais où ils s'imaginent quotidiennement être l'héros national réussissant le but décisif de la Coupe du monde.

Je les observe un moment, attendrie, puis je me dirige vers le souk qui se trouve au bout de la petite rue de l'auberge. Je croise sur mon passage ce petit restaurant familial où on entend toujours le grésillement de la friture des poissons et des pâtés de pomme de terre, puis ce petit barbier appelé Les amis, où il y a toujours un homme en train de se faire tailler la barbe.

J'arrive au souk et tous mes sens sont subitement sollicités. Les bruits, l'odeur de la menthe et les couleurs des voiles et des djebellah (la tunique typique des marocains) m'emplissent. Les rayons du soleil percent enfin les murs de la médina et je dois placer ma main devant mes yeux pour réussir à avancer dans ce chaos. Je dois d'abord contourner l'un des nombreux vendeurs de sardines, qui entoure patiemment sa prise du jour de gros sel en attendant les prochains clients.


D'autres obstacles rendent la progression difficile : les chariots des vendeurs de pain et d'herbes fraiches. L'un d'eux enveloppe ma botte de menthe fraiche et croquante dans un papier journal. Je lui tend en retour 1 dirham (15¢); je n'ai plus à demander les prix. Il n'est pas coutume ici de le demander; la plupart des gens demandent, ou prennent, les produits voulus puis déposent les pièces dans la main tendue du vendeur. La transaction marchande marocaine typique peut donc s'effectuer sans qu'un seul mot soit prononcé, quoi qu'il ne soit pas dans l'habitude des marocains de ne pas se saluer, s'embrasser et prendre des nouvelles, parler d'autre chose que d'argent, quoi!

Derrière les chariots des vendeurs de sardines, de pain et d'herbes, se trouvent les boutiques de fruits secs. Dattes, raisins et figues, frais ou séchés et de toutes les variétés, côtoient les « gâteaux » (on appelerait ça des biscuits chez nous) et les beurres d'arachides ou d'amande.

Plus loin, ce sont les vendeurs d'olives, qui me donnent l'impression qu'il existe un paradis sur terre. Construites chaque matin avec grand soin, ces petites paramides concaves d'olives, de câpres, de légumes marinés et de citrons confits invitent à la dégustation, permise d'ailleurs. Impossible d'acheter sans goûter : le vendeur insistera et vous placera une pleine pelletée d'olives sous le nez.


C'est là aussi qu'on achète l'huile d'olive. Un demi-litre svp. Mashi moshkil (pas de problème), aussitôt le vendeur rincera une bouteille d'eau vide puis la remplira de ce beau liquide vert et opaque à partir d'une plus grosse bouteille. Pas d'emballage, pas de logo, pas de prétention. Pourtant, le goût de cette huile ne laisse aucun doute sur sa pureté, sa fraicheur et l'authenticité de sa production.

Je continue mon chemin en zigzaguant entre les chariots des vendeurs de khoobz, ce pain plat typique du Maroc, un peu croustillant à l'extérieur mais avec une mie moelleuse et criblée de trous. Moyen logistique par excellence, tout le monde ici possède un de ces petits chariots pour transporter leur marchandise au et hors du souk, matin et soir. Ou encore, pour y faire une petite sieste lorsqu'il est vide.



J'entre pour une petite balade au souk de la volaille. Malgré son nom, on y vend de tout : en plus de poulets vivants, attachés et amorphes, égorgés, déplumés, entiers ou coupés, on y trouve aussi les oeufs, légumes, céréales, légumineuses et épices. J'observe une femme et sa jeune fille pointer un poulet dans la basse-cour improvisée d'un kiosque. L'homme empoigne le poulet sous les ailes avec deux doigts, puis le bec avec les deux autres, et il tranche la jugulaire d'un coup sec avec son autre main qui tenait un couteau. Tout s'est passé très vite et le poulet, encore parcouru de spasmes, est placé tête en bas dans un entonnoir d'aluminium. Je ne vois pas ce qu'il advient du sang. Ce qui m'amènera à me questionner sur les préceptes halal.




Venant du kiosque d'en face, un boucan d'enfer : c'est la machine à déplumer le poulet, une simple bande de caoutchouc qui tourne rapidement et sur laquelle on frotte l'animal. Les marchands semblent surpris de la présence d'une touriste dans ce lieu qui doit répugner la plupart des occidentaux. Leurs regards interrogateurs m'intimident un peu. Je n'ose pas trop sortir la caméra mais le carnet et le crayon que je tiens à la main constituent un début d'explication à ma présence dans ce lieu très authentique.


Je sors donc du souk de la volaille et me voilà de retour sur la rue principale de la médina. Elle est jonchée de déchets. Ici, on s'embarrasse peu de la gestion des feuilles de chou défraichies, des écailles de poissons qu'on a gratté, des pelures de clémentines et, malheureusement, des sacs de plastique qui ont servi à emballer les produits. Maigre consolation, des employés de la ville nettoieront complètement la rue ce soir, lorsque la plupart des marchands auront fermé boutique. On ramasse d'abord les déchets avec un balai fait à la main de feuilles de palmier, puis on lave la rue à grande eau. D'ailleurs, il m'arrive souvent de glisser sur l'espèce de boue qui recouvre la rue tôt le matin, avant que le soleil n'ait eu le temps de l'assécher.

J'arrive chez notre marchand de légumes préféré. En achetant toujours nos légumes à la même place, on a fini par développer une familiarité avec lui, ce qui nous permet non seulement de pratiquer un peu notre arabe mais aussi d'avoir confiance aux prix qu'il nous demande. Il nous accueille toujours avec plaisir, malgré sa timidité manifeste. Nous sommes habitués maintenant : on saisit un panier de plastique et on y dépose les aliments que l'on choisit. Les tomates cerises, concombres, oignons rouges, pois sucrés et poivrons rouges nous permettront de faire une bonne salade marocaine. Pour le couscous, on choisira plutôt les carottes, courgettes, patates et navets. Il nous en coûte rarement plus d'1,50$ pour tous les légumes du repas. Parfois, on achète aussi des clémentines mais on préfère aller tout au bout de la rue où le kilo ne coûte que 30¢.



De l'autre côté de la rue, je vois deux boucheries typiques qui pourraient certainement rebuter certains les plus sensibles d'entre vous. Les carcasses de viande pendent au-dessus du comptoir pendant toute la journée, permettant à la biologiste que je suis de pratiquer mon anatomie : côtes, reins, testicules... Des chats, partients et alléchés, attendent devant le kiosque, immobiles, la tête levée avec espoir. Parfois, un boucher leur lancera quelques morceaux de viande pour tuer l'ennui.



Je continue mon chemin vers la première porte, qui marque la fin du souk alimentaire. Dès que je la traverse, l'univers sensitif change complètement. Il y a moins de gens, moins d'obstacles, moins d'odeurs, moins de bruit. D'ici à la prochaine porte, c'est le souk des vêtements et des tissus. Toutes les boutiques se ressemblent un peu et sont plus ou moins d'intérêt pour quiconque dont le style vestimentaire ne correspond pas à porter une longue toge sous une robe de chambres en polar et un voile... C'est la section la plus tranquille de la médina, où l'on ne trouve ni l'agitation du souk alimentaire, ni la sollicitation constante des vendeurs du souk artisanal.


Juste avant de traverser la deuxième porte, je prend la rue à gauche où, à 10m, se trouve la boutique d'herboristerie de notre ami Abdoullatif. Il vend les épices, le thé et les produits de beauté à base d'huile d'argan, d'olive ou d'avocat. Mais le plus drôle à propos de ces boutiques d'herboristerie, très nombreuses dans la médina, ce sont les racines et plantes aux mille vertus : pour grossir, pour maigrir, pour la constipation, contre les reins [sic], contre la chute de cheveux, contre l'herpès (!), contre les mauvais yeux, pour huiler la chatte, pour faire grimper madame aux rideaux, pour faire monter Mimi au lustre...





À suivre...